3. Parapluie et machine à coudre
[mélodie mystérieuse au piano]
L’écrivain Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont, mort en 1870 à l’âge de vingt-trois
ans, est redécouvert par Philippe Soupault et rapidement célébré par les surréalistes.
Leur fascination tient, entre autres, à un vers des Chants de Maldoror : « beau […]
comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et
d’un parapluie ! » Cette rencontre arbitraire s’imposera comme la définition de la
beauté pour les surréalistes.
Si vous regardez du côté par où la rue Colbert s’engage dans la rue Vivienne, vous
verrez, à l’angle formé par le croisement de ces deux voies, un personnage montrer sa
silhouette, et diriger sa marche légère vers les boulevards. Mais, si l’on s’approche
davantage, de manière à ne pas amener sur soi-même l’attention de ce passant, on
s’aperçoit, avec un agréable étonnement, qu’il est jeune ! Il est beau comme la
rétractilité des serres des oiseaux rapaces ; ou encore, comme l’incertitude des
mouvements musculaires dans les plaies des parties molles de la région cervicale
postérieure ; ou plutôt, comme ce piège à rats perpétuel, toujours retendu par l’animal
pris, qui peut prendre seul des rongeurs indéfiniment, et fonctionner même caché sous
la paille ; et surtout, comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une
machine à coudre et d’un parapluie ! [Comte de Lautréamont, Les Chants de
Maldoror, Chant VI, 1869]
[piano]
Paul Eluard, comme Benjamin Péret, feront leur l’esthétique du collage, juxtaposant
librement les mots et les idées.
Dormir, la lune dans un œil et le soleil dans l’autre,
Un amour dans la bouche, un bel oiseau dans les cheveux,
Parée comme les champs, les bois, les routes et la mer,
Belle et parée comme le tour du monde.
Fuis à travers le paysage,
Parmi les branches de fumée et tous les fruits du vent.
Jambes de pierre aux bas de sable,
Prise à la taille, à tous les muscles de rivière,
Et le dernier souci sur un visage transformé.
[Paul Eluard, « Suite », dans Répétitions, 1922]
[mélodie de piano]
mon île volante mon raisin turquoise
ma collision de voiture folle et prudente mon lit sauvage
mon pistil tympanique projeté dans mon œil
mon bulbe de tulipe dans le cerveau
ma gazelle perdue dans un cinéma sur les boulevards
mon cercueil de soleil mon fruit de volcan
mon rire d’étang caché où les prophètes distraits se noient
mon flot de cassis mon papillon morille
ma cascade bleue comme une vague de fond qui donne naissance au printemps
mon revolver corail dont la bouche m’attire comme la bouche d’un puits réverbérant
figé comme le miroir dans lequel vous contemplez le vol des colibris de votre regard
perdu dans un spectacle de lingerie encadré de momie je t’aime
[Benjamin Péret, « Allo » dans Le Grand Jeu, 1928]
Le poète japonais Schûzo Takiguchi traduit le livre Le Surréalisme et la peinture
d’André Breton et organise en 1937 la première exposition surréaliste au Japon.
Ses poèmes conjuguent l’héritage du haïku japonais et l’esthétique surréaliste.
Dans une rue où des poissons aux écailles rouges se heurtent habilement
Je cache mon visage
A l’intérieur d’un essoufflement précis
Des fleurs sont lourdes
Un tigre s’éloigne
[Shuzo Takiguchi, « Lines » in Poetic Experiments 1927-1937]
4. Chimères
Selon Homère dans l’Illiade, la chimère est « Lion par-devant, serpent par-derrière,
chèvre au milieu ». Ce corps hybride, composite, fascine les surréalistes et nourrit leur
imaginaire.
Poète, peintre, trompettiste, et pionnier du free-jazz, Ted Joans rencontre André
Breton en 1960. Dans Jazz Anatomy, il dresse un autoportrait musical.
ma tête une trompette
mon coeur un tambour
mes deux bras des pianos
mes deux jambes des basses
mon estomac le trombone
mes deux poumons des flûtes
mes deux oreilles des clarinettes
mon pénis un violon
ma poitrine une guitare
vibraphones mes côtes
cymbales mes yeux ma bouche la partition
mon âme est le lieu où se tient la musique
[Ted Joans, « Jazz anatomy »]
[courte mélodie de piano]
Le poète Gherasim Luca, membre fondateur du groupe surréaliste roumain, soumet le
langage et le corps humain au découpage, au collage, à la répétition.
Prête-moi ta cervelle
cède-moi ton cerceau
ta cédille ta certitude
cette cerise
cède-moi cette cerise
ou à peu près une autre
cerne-moi de tes cernes
précipite-toi
dans le centre de mon être
sois le cercle de ce centre
le triangle de ce cercle
la quadrature de mes ongles
sois ceci ou cela ou à peu près
un autre
mais suis-moi précède-moi
séduction
entre la nuit de ton nu et le jours de tes joues
entre la vie de ton visage et la pie de tes pieds
entre le temps de tes tempes et l’espace de ton esprit
entre la fronde de ton front et les pierres de tes paupières
entre le bas de tes bras et le haut de tes os
entre le do de ton dos et le la de ta langue
entre les raies de ta rétine et le riz de ton iris
entre le thé de ta tête et les verres de tes vertèbres
entre le vent de ton ventre et les nuages de ton nu
entre le nu de ta nuque et la vue de ta vulve
entre la scie de tes cils et le bois de tes doigts
entre le bout de tes doigts et le bout de ta bouche
entre le poids de tes poils et la poix de ta poitrine
entre le point de tes poings et la ligne de tes ligaments
entre les pôles de tes épaules et le sud-est de ta sueur
entre le cou de tes coudes et le coucou de ton cou
entre le nez de tes nerfs et les fées de tes fesses
entre l’air de ta chaire et les lames de ton âme
entre l’eau de ta peau et le seau de tes os
entre la terre de tes artères et le feu de ton souffle
entre le seing de tes seins et les seins de tes mains
entre les villes de ta cheville et la nacelle de tes aisselles
entre la source de tes sourcils et le but de ton buste
entre le musc de tes muscles et le nard de tes narines
entre la muse de tes muscles et la méduse de ton médius
entre le manteau de ton menton et le tulle de ta rotule
entre le tain de ton talon et le ton de ton menton
entre l’oeil de ta taille et les dents de ton sang
entre la pulpe de ta pupille et la serre de tes cernes
entre les oreilles de tes orteils et le cervelet de ton cerveau
entre l’oreiller de tes oreilles et la taie de ta tête
entre le lévrier de tes lèvres et le poids de tes poignets
entre les frontières de ton front et le visa de ton visage
entre le pouls de tes poumons et le pouls de ton pouce
entre le laits de tes mollets et le pot de ta paume
entre les pommes de tes pommettes et le plat de tes omoplates
entre les plantes de tes plantes et le palais de ton palais
entre les roues de tes joues et les lombes de tes jambes
entre le moi de ta voix et la soie de tes doigts
entre le han de tes hanches et le halo de ton haleine
entre la haine de ton aine et les aines de tes veines
entre les cuisses de tes caresses et l’odeur de ton cœur
entre le génie de tes genoux et le nom du nombre
du nombril de ton ombre
[Gherasim Luca, L’Écho du corps, 1953)

Les rois de la Sape

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